LES POILUS 2018-2019

Des Bagnolais morts pour la France

1914-1918

 Les textes que vous allez lire ont été rédigés par les élèves de la classe de Troisième 1 du collège Gérard-Philipe. Ces travaux font suite à l’étude de certains poilus bagnolais en classe d’Histoire et de Français. Les élèves ont ainsi pu s’approprier quelques éléments de leur vie, ce qui leur a permis de mieux les comprendre.

dessin Irina Par le truchement de ces lettres fictives, que ces hommes auraient pu écrire à leur famille ou marraine de guerre, les collégiens abolissent les frontières spatio-temporelles, rendent ces soldats plus proches de nous et rétablissent leur part d’humanité.

Pour parfaire l’illusion, les lettres ont été écrites sur du papier vieilli artificiellement, comme si elles avaient traîné dans la boue des tranchées…

 

 

fabre-pablo

 

Victor Fabre (Pablo Piquet)

Châlons-sur-Marne, le 12 novembre 1918

Chers parents,

Enfin la guerre est finie, je n’en reviens pas. Tantôt je me réjouis  de cela, tantôt je pleure la mort de mes amis. La guerre a été dévastatrice, mais j’espère que la France s’en remettra.

Je repense souvent à ce qui s’est passé en janvier 1918. Depuis plusieurs mois Châlons était bombardé et nombre d’habitants étaient morts ou avaient fui, laissant derrière eux les ruines de leurs maisons. Cette semaine-là, un zeppelin avait lâché sept bombes. L’une d’elles avait atteint une maison, heureusement vide, les autres avaient, comme fréquemment, troué les rues et les places désertées.

Ce mois-ci, encore une fois, nous vivons dans la peur de prochains bombardements. Prions pour ne pas être  touchés par un obus ou une bombe larguée. A chaque fois nous entendons la mort exploser à nos oreilles : un sifflement grave, l’obus est loin. En revanche, plus il est aigu, plus la mort se rapproche. Il y a deux mois, j’ai pleuré la perte d’une douzaine de mes camarades. Une messe a été organisée pour  eux et leur famille.

Hier, les derniers obus furent crachés. Nous nous sommes retrouvés des centaines de milliers dans les rues, tous dans la joie mais aussi dans les larmes, à taper dans nos mains, à chanter, à s’embrasser et  à se donner l’accolade. Cela faisait déjà quatre ans que cette tragédie durait. Quatre ans de peur et de souffrances. Quatre années que je n’oublierai jamais comme tous les Français.

                                                                           Votre fils qui vous aime

                                                                                              Victor

 

Victor Fabre n’aurait malheureusement pas pu écrire cette lettre. Il est mort avec sa femme et ses quatre enfants dans sa maison de Châlons lors d’un bombardement en mars 1918.

 

 

 

Emmanuel Teste (Robin Moulkaf)

Le 12 Novembre 1918,

Ma chère mère,

Je sais que pendant ces années je vous ai manqué, vous aussi vous m’avez manqué énormément. Pendant ces mois sur le front j’avais peur tous les jours. Alors je me changeais les idées en sculptant des obus et du bois, je jouais également aux cartes. Tout le monde dans les tranchées craignait de tomber pendant les assauts absolument terrifiants. J’avais une seule chose en tête, partir de cette horreur : il y avait tellement de monde qui se faisait tuer pendant les combats…  Nous pouvions à peine survivre dans de pareilles circonstances : nous avions faim, soif, nous souffrions de la fatigue, la tristesse nous habitait et nous devions vivre à proximité des cadavres. Il y avait du sang partout, nous avions froid et nous avions terriblement peur à chaque minute d’entendre le coup de sifflet pour l’assaut. A chaque retentissement de sifflet nous avions envie de prendre la poudre d’escampette mais nous ne pouvions pas car cela aurait été considéré comme de la désertion.

Pourtant, au début du conflit j’étais sûr de moi, j’étais sur le pied de guerre. Je devais donc assumer mes actes et continuer à combattre jusqu’au dernier souffle. Mon ami a passé l’arme à gauche et quand j’ai appris cette malheureuse nouvelle je suis devenu fou de rage. J’avais envie de le venger et d’éliminer tous ces salauds de Boches. Je faisais partie de l’infanterie, nous recevions des marmites que les Allemands nous envoyaient. Cela faisait beaucoup de dégâts ; nos bardas étaient lourds et cela compliquait la tâche pour combattre tant nous étions fatigués. Le soir on nous donnait de la bectance, ce n’était pas la meilleure des choses à manger. Cependant il fallait nous nourrir pour être en forme pour les combats. Nos grolles étaient pleines de boue! Pendant un assaut j’ai été blessé au visage et à la main par des éclats d’obus : j’ai eu peur de perdre l’usage de ma main mais cela s’est rétabli. Mon visage garde des traces de ces satanés obus, comme tant d’autres gueules cassées. Les Allemands sont des monstres. Ils utilisaient des armes dévastatrices comme le gaz moutarde ou le lance-flamme

Mais en ce jour merveilleux je veux te dire, ma chère mère, que je t’aime énormément ainsi que papa. La guerre est enfin terminée. Les Allemands ont signé l’armistice hier à 11 heures. Je suis tellement heureux. Tout le monde pleure de joie. Je m’effondre du bonheur de l’arrêt des combats et ce  malgré toutes les personnes qui sont restées là-bas. La peine me gagne à l’idée que tu ne me reconnaîtras peut-être pas. J’espère que vous fêtez dignement cet évènement, en famille. J’ai reçu mes médailles et on m’a félicité mille et une fois du courage que j’ai eu. Je reviens dans une ou deux semaines. Je me languis tous vous revoir.

Gros bisous, je vous embrasse et vous aime

EMMANUEL

Emmanuel Teste était un jeune prêtre. Il est mort à Vaux-Chapitre

le 5 août 1916.

 

 

 

André Thome (Morgane Tournant)

Le 14 novembre 1918

         Ma chère mère,

Je ne suis plus sur le pied de guerre. L’armistice a enfin été signé. C’est dur d’être loin de vous depuis si longtemps. J’ai tellement eu peur de passer l’arme à gauche avant de vous revoir. J’ai été blessé plusieurs fois à vrai dire. Malgré la souffrance, j’ai tout fait pour tenir le coup. Un de mes amis est mort à cause d’un éclat d’obus. J’ai eu la chance de survivre, mais pas lui… La proximité de la mort était insupportable, le sol semblait jonché de cadavres. Dans les tranchées, nous étions tous énormément fatigués. On ne mangeait pas beaucoup. A chaque fois que j’allais en première ligne j’avais peur, j’avais  la boule au ventre. J’essayais de ne pas penser à l’assaut mais j’avais peur de mourir à la seconde suivante.

Mais, ma chère mère, réjouis- toi, la guerre a pris fin. Nous avons entendu les cloches sonner il y a trois jours déjà.

Je suis enfin soulagé ! Depuis le temps que j’attendais ce moment-là ! Je vais pouvoir rentrer à la maison ! J’ai tellement hâte de vous revoir. J’ai bien reçu vos lettres. J’en étais ravi et elles m’ont tant aidé à tenir bon. J’étais sûr que je pouvais compter sur vous, que vous m’encouragiez par la pensée.

         Je ne sais pas combien de temps je vais mettre pour rentrer, mais je serai bientôt à la maison, promis !

                                                        Je vous embrasse, ainsi que Père 

                                                                                     André